Modélisation des interactions sociales

Auteur  : Lassaad El Asmi*

* Lassaad El Asmi est Professeur de Mathématiques appliquées, Président de l’Université de Carthage (2011-2017).

                                           

Cet article présente une étude des interactions sociales à partir de considérations thermodynamiques, dans l’esprit de fournir une théorie générale du groupe. Les interactions sociales sont vues sous l’angle de l’évolution et de l’adaptation de l’espèce humaine à son environnement. Une thèse sur la formation des oligarchies est présentée par des illustrations variées et en se basant sur la théorie des structures dissipatives telle que développée par I. Prigogine. L’oligarchie est ici couplée aux notions de domination, de conformisme et aux jeux d’influences dans le groupe.   L’exemple de la dynamique sociale en Tunisie est présenté à la fin de l’article, avec une tentative d’explication des phénomènes en cours.

Mots clés : Oligarchie, modélisation, groupes sociaux

Introduction :

Dans notre vie sociale, nous sommes confrontés à des phénomènes qui se reproduisent souvent et qui, à chaque fois, nous surprennent sans que nous nous demandions si ces phénomènes ne seraient pas finalement naturels. Il s’avère, en effet, que lorsqu’un groupe est formé d’individus qui sont liés par un intérêt commun, ce groupe, ne reste pas dans l’état initial où il s’était formé. Assez vite un sous-groupe se distingue pour gérer ses affaires. Il n’y a pas une classe à l’école qui n’est pas dominée par un petit groupe d’élèves, une équipe sportive, où quelques joueurs ne se distinguent pour mener l’équipe. Il n’y a pas une association ou une organisation, voulue non structurée, qui ne soit pas finalement guidée par une minorité. Dans n’importe quelle prison, la vie entre détenus est régie par des règles très strictes où un rapport de domination est établi et respecté sans défaut sous peine de représailles sévères.

Les observations [1] montrent que le fonctionnement de toute cellule sociale engendre des relations d’influence et de conformisme et l’émergence d’une minorité d’individus dominante. Cette minorité s’appuie sur les ressources développées par l’ensemble des individus pour se positionner de manière à recueillir tous les pouvoirs. Ceux qui forment cette minorité se retrouvent ainsi placés comme dirigeants pour exercer leur influence et imposer leur autorité à l’ensemble du groupe. Ils sont alors vus comme représentants l’autorité. Chaque membre du reste du groupe devient alors une cible et un récepteur de l’influence. Il n’y a pas d’autre choix pour lui que l’acceptation du fait accompli ou le rejet, c’est à dire le conformisme ou le refus. Le refus implique l’isolement par rapport au groupe ou son exclusion. Ce rapport une fois établi, va s’installer dans un seul sens, influence des dominants sur les dominés. La cellule sociale crée ainsi des dirigeants qui se distinguent de la masse et sortent de son influence.

Ces rapports de domination, de conformisme, de soumission et de guerre de positions, gouvernent les rapports sociaux, ils gouvernent le monde.   Il semble que le besoin de dominer, de créer une hiérarchie, relève de l’instinct chez les êtres humains et chez les animaux [2], [3]. En effet, l’espèce humaine n’est pas la seule espèce à s’organiser en groupe hiérarchisé. Pour la plupart des espèces animales, il y a des dominants et des dominés. Les travaux de Thorleif Schjelderup-Ebbe (1920) montrent qu’ « au début les poules se battent à coups de bec pour déterminer qui mangera en premier. Après quelques jours, les comportements agressifs diminuent considérablement. Il suffit alors à celle qui ressort vainqueur des premiers combats de faire un petit geste de la tête pour que les autres poules lui laissent la voie libre » [4]. « Les Maylandiae zebrae sont des poissons de la famille des cichlides qui vivent dans le lac Malawi. Ils présentent une hiérarchie claire » [4].   La hiérarchisation des groupes établie au cours du développement des espèces semble nécessaire pour la survie des groupes. Cette hiérarchie s’exerce entre les individus au sein d’un groupe ou entre les groupes eux mêmes. Les groupes sociaux peuvent être explicites tels que les organisations, les associations, les états ou implicites, définis par une caractéristique commune, comme les riches et les pauvres, les citadins et les ruraux, les membres d’un corps de métier et les autres, etc … [5]

Les oligarchies :

Ce phénomène de domination de la minorité sur l’ensemble a fait l’objet de plusieurs études et publications. Cette minorité est appelée « oligarchie » [6], [7], [8]. L’oligarchie est la distinction d’un petit groupe, au sein d’un groupe de personnes, qui se trouve placé ou qui se place par lui-même d’une manière hiérarchisée par rapport à l’ensemble. Il peut s’agir d’une institution, une organisation, un Etat ou toute population d’individus que nous appellerons groupe social. Cette oligarchie distingue une classe dominante pour le groupe social qui transforme les relations horizontales entre les individus comme le voudrait la « démocratie » en des rapports dans le sens vertical entre les individus et cette minorité. Le mot est souvent associé à l’absence de démocratie ou à l’absence de l’Etat dans un pays. Le phénomène est pourtant plus général. Toute structure sociale, quelque soit sa taille est susceptible de développer une oligarchie.

Les oligarchies mondiales :

Les effets d’influence et de domination à l’échelle mondiale existent et semblent avoir toujours existé. Quelle que soit l’époque historique, les populations mondiales ont toujours été dominées par des communautés, elles même très hiérarchisées.

Aujourd’hui, à part les oligarchies institutionnelles dominantes qui constituent les puissances mondiales, comme les Etats-Unis, la Chine et la Russie, il est de plus en plus courant d’entendre parler de lobbies qui influencent les politiques des pays, qui alimentent les médias et qui pèsent sur les choix stratégiques. On parle de personnalités de l’ombre qui participent à la gouvernance des pays, on parle de pouvoirs parallèles qui sont menés au sein des organisations non gouvernementales, des institutions financières et des méga-sociétés. On leur reproche d’influencer les politiques des pays, de manipuler les médias, d’orienter les débats et de peser sur le cours des affaires dans le monde. Ces phénomènes semblent prendre de l’ampleur aujourd’hui, bien que ce mode de fonctionnement ne soit pas récent. Si ces questions sont aujourd’hui soulevées avec insistance c’est vraisemblablement à cause, d’une part, de la crise financière qui bouleverse les rapports mondiaux et d’autre part du phénomène de l’explosion des technologies de l’information. Ce qui se passe en un point du globe est diffusé instantanément sur toute la planète. Les informations circulent, même celles qui ne tournaient que dans des cercles fermés ou qui étaient classées secrètes. Avec les différents réseaux sociaux, les différents Blog, le site Wikileaks, les chaines Youtube et les médias divers, plus aucune information ne peut être cachée. Au contraire, nous sommes submergés d’informations, qu’il faut démêler et décortiquer pour en percevoir le sens. Il est désormais de plus de en plus difficile de taire le fonctionnement réel des affaires dans le monde, de taire les anomalies ou les inégalités qui existent ici ou là. Comme par exemple les inégalités au niveau de la distribution des richesses où 20% des personnalités les plus riches de la planète monopoliseraient plus de 94% des richesses du monde et que 80% de la population mondiale se partageraient 5,5% du patrimoine mondial. Nous savons également que la course à la richesse ne bénéficie qu’à une minorité écrasante [9]. Cette course qui passe par l’exploitation de la nature et de l’homme et qui amène à la destruction des ressources de la planète, ne bénéficie pas à l’ensemble de la population mondiale, mais à ces minorités dominantes. C’est une course qui à l’échelle mondiale répond aux mêmes principes d’hiérarchisation des groupes sociaux, qui sont observables à l’échelle des individus. Il est également démontré que le mode de gouvernance représentatif dans tous les Etats du monde n’est pas en réalité l’expression de la population mais des groupes d’influences qui y détiennent les richesses et les clés de l’économie. Martin Gilens et al. [10] montrent par une étude statistique que la majorité ne gouverne pas aux Etats-Unis. Au contraire, les élites économiques et les groupes organisés représentant les intérêts financiers ont le plus grand impact sur la politique gouvernementale américaine. En Amérique latine, la notion d’oligarchie fait partie du vocabulaire politique [11], « grao fino » au Brésil, « rosca » en Bolivie, « oligarquia » au Pérou. L’oligarchie latino-américaine fonctionne en clan fermé et soudé, complètement séparé des masses. « L’oligarchie latino-américaine apparait ainsi comme une élite rigoureusement fermée, un « clan », une clique, (…), et cette élite est improductive, non seulement gourmande et gloutonne, mais stérile et pour emprunter à Saint-Simon sa fameuse antithèse, entre les frelons et les abeilles, elle n’est composée que de consommateurs, de jouisseurs, qui vivent du travail des « masses»   exploitées. » [11]. L’Afrique du Sud est un exemple où le pays semble sous l’influence d’un groupe industriel indien particulièrement puissant [12].

Ceci peut aisément être extrapolé à la majorité des pays du globe. Le monde est gouverné par des oligarchies informelles.

Loi d’airain de l’oligarchie [13]:« […] Qui dit organisation dit tendance à l’oligarchie. Dans chaque organisation, qu’il s’agisse d’un parti, d’une union de métier, etc., le penchant aristocratique se manifeste d’une façon très prononcée. Le mécanisme de l’organisation, en même temps qu’il donne à celle-ci une structure solide, provoque dans la masse organisée de graves changements. Il intervertit complètement les positions respectives des chefs et de la masse. L’organisation a pour effet de diviser tout parti ou tout syndicat professionnel en une minorité dirigeante et une majorité dirigée. »

Modélisation de l’oligarchie :

On se propose ici d’étudier ces phénomènes qui apparaissent dans le cadre de la vie sociale, de comprendre les mécanismes intrinsèques qui poussent à la hiérarchisation des groupes et l’apparition d’une oligarchie. Ces phénomènes de comportements sociaux, qui se produisent au sein de la dynamique des groupes et qui sont par ailleurs bien décrits par la psychosociologie [1] semblent avoir des interprétations scientifiques. Le conformisme social est un phénomène décrit par l’expérience du psychologue Solomon Asch [14]. Ash montre que l’influence de l’entourage sur l’individu le pousse à respecter les normes établies par souci d’affiliation au groupe. Ce souci d’appartenir au groupe répondrait au même mécanisme qui amène les araignées à vivre en colonie [15], poussées par l’instinct de survie. Milgram [16] montre par ailleurs le pouvoir de l’autorité sur l’individu.

L’expérience de Salomon Asch (1956-1971) [17]

Elle démontre la tendance de l’être humain à se conformer à l’opinion d’un groupe. Dans cette expérience on annonce au cobaye un test de perception visuelle, et il ignore qu’il y participe aux côtés de 7 acteurs. On demande à chacun de comparer un segment de droite à 3 autres segments et de trouver lequel a la même longueur que le premier. Les acteurs donnent tous la même mauvaise réponse, le cobaye se range rapidement à leur avis, perturbé d’être le seul à donner une autre réponse (pourtant la bonne!). Avec des réponses fausses données de manière unanime et constante, 33% des cobayes se conforment aux réponses du groupe, allant à l’encontre de leur propre perception. Ainsi, 33% de notre comportement est de nature conformiste.

L’expérience de Stanley Milgram (1956-1974) [18]

Elle démontre la tendance de l’être humain à la soumission à l’autorité. Dans cette expérience, on considère 3 individus, le moniteur (sujet naïf de l’expérience), l’élève, comédien complice du Professeur et le Professeur qui fait autorité, reconnue et acceptée par le sujet. L’élève est installé sur une chaise muni de sangles au bras, et une électrode au poignet. Il doit apprendre une liste de couples de mots; les erreurs seront sanctionnées par des décharges électriques d’intensité croissante. Le Professeur invite alors le moniteur à lui faire passer le test d’apprentissage. Quand la réponse est correcte il doit passer au couple de mots suivant. S’il se trompe, il doit lui administrer une décharge électrique en commençant par le voltage le plus faible, et augmenter progressivement. 62,5% des sujets se révèlent obéissants et administrent la décharge de 450 volts tant que l’autorité leur apparaît homogène.

La Ola mexicaine [19]

Le phénomène le plus spectaculaire du mouvement de groupe est la Ola mexicaine, qui est un mode particulier de phénomène de foule. La vague mexicaine, ou la Ola, est apparue au cours de la coupe du monde de football au Mexique en 1986. Les spectateurs assis dans un stade, se mettent, d’un gradin à l’autre, à sauter sur leurs pieds avec les bras portés vers le haut, puis à s’assoir de nouveau. Le prochain gradin se lève pour répéter le mouvement. Ils créent ainsi une vague qui se propage le long de la tribune. Pour interpréter et quantifier ce comportement, I. Farkas et al. [20] ont utilisé une variante des modèles développés à l’origine pour décrire des milieux excitables tels que des tissus cardiaques. La modélisation de la réaction de la foule par rapport au déclenchement de l’onde montre comment le phénomène est stimulé et quelle est la taille minimale nécessaire pour le déclenchement. Ce phénomène représente peut-être le comportement spontané et reproductible le plus simple d’une foule immense avec un degré étonnamment élevé de cohérence et de coopération. En outre, La Ola soulève la question sur les manières par lesquelles une foule peut être stimulée pour exécuter un modèle particulier de comportement.

Cette modélisation du mouvement de groupes montre que les principes scientifiques qui ont permis de modéliser les phénomènes physiques, peuvent très bien s’appliquer aux phénomènes sociaux. L’être humain, en dépit de la forme très évoluée et complexe de sa constitution comme matière vivante, semble se comporter comme une composante ordinaire de la matière physique et répondre aux mêmes principes de base de fonctionnement de cette matière, à savoir les principes de la thermodynamique des phénomènes irréversibles. En effet, les sociétés humaines sont des systèmes complexes et ceux-ci sont l’objet de phénomènes irréversibles, qui avec la flèche du temps, conduisent irréductiblement au vieillissement. Ces phénomènes sont régis par les principes de la thermodynamique et en particulier par la notion de structure dissipative, introduite en 1969 par I. Prigogine [21], [22]

Structures dissipatives [23] :

Les notions les plus importantes dans les systèmes du vivant sont sans doute la notion d’entropie et la notion de structures dissipatives. L’entropie mesure le degré de dispersion de l’énergie à l’intérieur d’un système. Les structures dissipatives telles que décrites par Prigogine apparaissent dans les systèmes qui sont traversés par des flux de matière et d’énergie, loin de l’équilibre thermodynamique. Ces structures dissipatives s’auto-organisent pour maximiser la vitesse à laquelle l’énergie se dissipe dans l’univers. C’est la loi de production maximale de l’entropie MEP (Maximum Entropy Production) [24], que nous appellerons ici principe MEP.

Ce principe MEP permet entre autre d’expliquer le rôle de la sélection naturelle en biologie [25]. Les organismes vivants dissipent de l’énergie et la sélection naturelle choisit les organismes qui dissipent l’énergie de la meilleure façon [26].  Les sociétés humaines sont des systèmes complexes, qui sont à la fois soumis à la flèche du temps et au chaos créateur. La flèche du temps est associée à l’évolution de l’entropie, et le chaos créateur est associé aux  tendances enthalpiques ou à la « néguentropie ». Cette dernière qui est le contraire de l’entropie, est la possibilité pour les systèmes complexes à s’auto-organiser et à produire un potentiel d’énergie. C’est sur cette base que nous allons essayer de comprendre les comportements des cellules sociales, qui sont composées d’individus, ceux-ci étant par essence des structures dissipatives capables de produire de l’ordre d’une manière spontanée. Elles s’auto-organisent pour diminuer leurs entropies en augmentant l’entropie de leur environnement.

La cellule sociale que nous étudions ici se comporte donc comme une structure dissipative, qui a tendance à s’auto-organiser pour diminuer son entropie au dépend de son environnement. Cette cellule est composée d’un ensemble d’individus qui chacun se comporte à son tour comme une structure dissipative qui a tendance à consommer l’ordre sur le milieu extérieur.

Ainsi la formation avec le temps de sous-cellules dans n’importe quelle cellule sociale constitue un changement de phase répondant au principe MEP. La cellule sociale étant une structure dissipative, sous l’effet de flux d’énergie et de matière provenant de l’extérieur, a tendance à s’auto-organiser et à favoriser le développement de structures dominantes pour mieux se préserver. La création d’une oligarchie au sein d’une cellule sociale est donc un phénomène d’auto-organisation de la cellule pour répondre au mieux aux sollicitations extérieures. L’oligarchie se crée donc spontanément à partir de la cellule mère pour répondre à la même tendance d’auto-organisation de la structure dissipative loin de l’équilibre telle qu’elle a été décrite par Ilya Prigogine. La formation d’une oligarchie peut donc être interprétée comme un phénomène naturel, inhérent à l’évolution des espèces.

Mécanismes de formation de l’oligarchie :

Il semble que ce qui pousse à la formation d’une oligarchie au sein d’un groupe c’est l’instinct de survie, quand il est déclenché face à un stimulus extérieur. Comme le montre Stephen Gartlan [4], les primates en captivité sont mieux hiérarchisés que ceux en liberté. Ce qui suggère une corrélation entre les conditions environnementales et la hiérarchisation. Par ailleurs, Richard Wrangham, Elizabeth Sterck et Carel van Schaik ont « établi une corrélation entre la concentration de la nourriture dans l’espace et la hiérarchisation du groupe. Lorsque la nourriture est concentrée, tous les membres du groupe se battent pour y avoir accès. Afin d’éviter ces combats, les animaux ont alors avantage à instaurer un ordre de passage. Par contre, lorsque la nourriture est distribuée sur un grand espace, les animaux n’ont pas à se battre et n’instaurent donc pas de hiérarchie » [4].

Une cellule sociale soumise à une contrainte a tendance à s’auto-organiser en créant une hiérarchie. Le groupe se structure d’une manière hiérarchique pour mieux se défendre contre les menaces extérieures, il s’organise pour mieux survivre.

Jean-Philippe Fouquet [27] montre comment le métier de transporteur routier se réorganise d’une manière hiérarchique face aux menaces apportées de l’extérieur. Il montre que la transformation des conditions de travail, que ce soit au niveau politique, économique ou technique, provoque des recompositions hiérarchiques.

D’une manière générale, nous savons que tous les corps de métiers s’auto-organisent, en créant des syndicats pour mieux défendre le métier.

Cette organisation hiérarchique des groupes sociaux est-elle une fatalité ? ne peut-t-il exister de modèle d’organisation plus consensuelle ? Les espèces animales ne sont pourtant pas toujours organisées d’une manière hiérarchique. En effet, Il y a une forte littérature actuelle sur les questions de formation de vols d’oiseaux, de banc de poissons, de troupeaux et de leur mouvement qui montre l’apparition de groupes consensuels [12], [28],[29].

Exemple : Cas de la révolution tunisienne

On pourra essayer d’expliquer pourquoi, la multiplication de cellules sociales se présente dans un climat de grande liberté sociale. Nous prenons ici comme exemple, celle qui s’est produite en Tunisie après la révolution du 14 Janvier 2011, où l’on a vu une création spontanée de plus de 200 partis politiques, de plus de dix mille associations et la multiplication des structures syndicales à tous les niveaux et dans tous les secteurs. Expliquer ce phénomène permet de comprendre certains mécanismes d’interactions sociales qui peuvent donner plusieurs informations utiles aux prévisions politiques et économiques. L’analyse approfondie nécessite une bonne appréciation de la situation sociale qui prévalait avant la période sur laquelle porte notre étude. Il convient donc de revenir en arrière par rapport à l’histoire de ce pays. Le peuple tunisien est le produit de mélange de plusieurs civilisations et populations qui remontent à plusieurs millénaires. Une succession de civilisations qui ont laissé des traces profondes dans le patrimoine identitaire tunisien. Cette civilisation plurielle s’exprime à travers le dialogue et la concertation, des pratiques qui remontent aux temps des premiers commerçants arrivés par voie de mer. Un esprit de dialogue et de concertation qui, petit à petit, a forgé une identité singulière qui fait aujourd’hui le patrimoine identitaire tunisien.

Après l’indépendance, la Tunisie a vécu plusieurs années paisibles, de construction d’une société moderne, émancipée et cultivée. Malheureusement, au fil des années le régime unique qui s’était imposé, devenant de plus en plus paternaliste et autoritaire, alimentant la population d’une propagande continue louant les grandes oeuvres du père de la nation, a fini par perdre de sa crédibilité et du capital confiance obtenu à travers sa lutte contre l’occupation française (1881-1956). Ce qui a poussé la société vers une situation explosive, très vite récupérée par l’homme qui avait à l’époque le contrôle des pouvoirs. La Tunisie s’est subitement retrouvée, en 1987, sous un régime dictatorial, étouffant et affairiste. Soumise à 23 ans de domination de la part d’une seule personne et de sa famille d’une manière quasi mafieuse, la Tunisie a commencé à sombrer dans l’abime.

Les évènements du 17 décembre à 14 Janvier 2011, ont été pour la Tunisie un nouveau tournant. La fuite du dictateur a permis à la Tunisie de retrouver, du jour au lendemain, la liberté absolue. Cette liberté brusquement retrouvée a engendré un vide qui s’est très vite rempli par un incroyable nombre de structures sociales et d’oligarchies. Nous avons ici un exemple de structure dissipative qui s’est comportée de manière à maximiser la dissipation d’énergie, selon le principe MEP. Le sentiment d’absence de l’Etat  et de faiblesse de ses institutions, tel qu’il a été pressenti par la population, a généré un sentiment d’insécurité qui a amené les populations à réagir à cette menace insidieuse  par une auto-organisation et la création de structures qui leur permettent de mieux se défendre.

Actuellement, la Tunisie est dans une phase de dynamique sociale sans précédent. Il semble qu’une disharmonie sociale est entrain de se propager d’une manière continue et diffuse. L’évolution de ce système pourrait la mener à un point de bifurcation, dont l’issue n’est pas forcément négative. Notre société qui constitue un système ouvert et qui est en train d’expérimenter la liberté, siège d’un désordre croissant, pourrait faire l’objet d’auto-organisation et de structuration inattendues. En effet, comme toute structure dissipative qui s’installe dans un déséquilibre intérieur et extérieur et dans une position chaotique, elle peut évoluer vers un point de bifurcation, où deux choses peuvent arriver, l’effondrement et la disparition, ou bien l’auto-organisation et la structuration. Cette dernière éventualité qui est la plus probable, est la résilience, l’apparition de la néguentropie. La bifurcation vers un état ou vers l’autre dépend du type d’interaction sociale. Nos propos s’inspirant de la thermodynamique et même si l’analogie ne peut pas s’appliquer directement, il est utile de se rappeler que la dynamique   de changement de phase d’un liquide en surfusion vers un solide, qui peut se passer par nucléation homogène ou hétérogène, dépend des interactions entre molécules [28]. Pour les sociétés humaines, plusieurs publications montrent sur la base d’études statistiques et de modélisation mathématique des systèmes dynamiques [29] que les interactions entre individus sont très déterminantes des proches interactions entres les agents et du mode de l’évolution de la société. Ce changement de phase dans l’évolution de la société tunisienne va-t-il marquer une étape de renaissance pour tout le monde arabe ? La renaissance en Europe a été marquée par une remise en question des institutions dominantes au Moyen Âge. La renaissance de notre société demanderait peut être des changements dans les oligarchies.

 

Conclusion :

 

L’étude effectuée ici sur les phénomènes de dynamique sociale, les oligarchies, leur nature, les conditions de leur formation, constitue un essai établi dans le but de mieux appréhender ces phénomènes du point de vue scientifique. Cette approche se base sur l’intuition et qui nécessiterait un développement plus rigoureux. Nous espérons que cet essai pourra donner lieu à des formulations mathématiques. Nous espérons qu’à travers cette étude, il sera possible de mieux comprendre les interactions sociales, ce qui permettrait de mieux les gérer. Le fait de savoir que toute cellule sociale a tendance à développer une oligarchie d’une manière presque systématique, permettra de mieux appréhender certaines situations, d’en anticiper certaines et d’en avoir une meilleure  gestion.

Bibliographie :

[1] Serge Moscovici et Philippe Ricateau, Introduction à la psychologie sociale, Paris : Librairie Larousse, 1972, 325 pp. Collection : Sciences humaines et sociales.

[2] Raymond Ruyer, L’animal, l’homme, la fonction symbolique, Gallimard, 1964.

[3] Claudine Marchal, III. L’animal humain, le combat de l’amour, 10/03/17, http://claudinemarichal.be/cl/essai_animal.asp?xml=menu_essai&t…’animal%20humain&subtext=Le%20Combat%20de%20l’Amour%20-%20essai.

[4] Thibault De Meyer, « Alexis Rosenbaum, Dominants et dominés chez les animaux », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2015, URL : http://lectures.revues.org/19013.

[5] Nejib Jaziri, communication personnelle.

[6] http://www.cnrtl.fr/definition/oligarchie,

[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/Oligarchie,

[8] http://www.toupie.org/Dictionnaire/Oligarchie.htm

[9] Khalil Allal, communication personnelle.

[10] Martin Gilens et Benjamin I. Page ,Testing theories of American politics : elites, interest groups and average citizens, Perspectives on Politics, American Political Science Association, September 2014, Vol. 12, No. 3, 581, doi:10.1017/S1537592714001595.

[11] François Bourricaud, Remarques sur l’oligarchie péruvienne, Revue française de science politique 1964 Volume 14 Numéro 4 pp. 675-708.

[12] Benoit Perthame, communication personnelle.

[13] Robert Michels, Les Partis Politiques, Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, (traduit par Jankélévitch), Paris, Flammarion, 1914, pp 23-24.

[14] Daniela Ovadia, Solomon Asch et la force du conformisme, Cerveau&Psycho N° 79 – Juillet – Août 2016, http://www.cerveauetpsycho.fr/ewb_pages/a/article-solomon-asch-et-la-force-du-conformisme-37107.php#fTVeMDO6KPOxXApC.99

[15] http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1020898/araignees-groupe-instinct-recherche-ubc

[16] Bernard Dantier, “Organisation sociale et dépendance hiérarchique : Stanley Milgram, Soumission à l’autorité.” Extrait de: Edward Stanley Milgram, Soumission à l’autorité. Paris, Calmann-Lévy, Éditeur, 1974, pp. 169-190.

[17] Patrick Gosling, François Ric, Psychologie sociale: L’individu et le groupe, Editions Bréal, 1996 – 220 pages.

[18] Wikipedia, S., Contrôle Mental: Expérience de Milgram, Stanley Milgram, Implant Cerebral, la Troisième, University-Press Org, 2013, https://books.google.tn/books?id=4GfBngEACAAJ

[19] « La Ola de Mexico » Guinness World Record, https://www.youtube.com/watch?v=x4WUucrPqCA

[20] I. Farkas, D. Helbing, T. Vicsek, Mexican waves in an excitable medium, Nature, vol 419, 2002, https://www.nature.com/nature.

[21] https://www.nobelprize.org/nobel_prizes/chemistry/laureates/1977/prigogine-bio.html

[22] https://www.osti.gov/accomplishments/prigogine.html

[23] http://www.futura-sciences.com/sciences/definitions/physique-thermodynamique-3894/

[24] Rod Swenson, Thermodynamics, Evolution, and Behavior, http://www.ethics-based-on-science.com/uploads/2/8/5/1/28516163/mjm-notes-entropy-and-evolution-ordered.pdf

[25] Stengers, « Structure dissipative », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 mars 2017. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/structure-dissipative/]

[26] Frederic Hontchoote, La Société vue sous l’angle de la thermodynamique, 4 avril 2015.

[27] Jean-Philippe Fouquet, « Configurations spatiales et hiérarchisation professionnelle : le cas des conducteurs de poids lourds», Journal des anthropologues [En ligne], 77-78 | 1999, mis en ligne le 01 juin 2000, consulté le 03 octobre 2016. URL : http://jda.revues.org/3081

[28] Carrillo, José A., Choi, Young-Pil, Perez, Sergio P., A review on attractive-repulsive hydrodynamics for consensus in collective behavior.  Active particles. Vol. 1. Advances in theory, models, and applications, 259–298,  Model. Simul. Sci. Eng. Technol., Birkhäuser/Springer, Cham, 2017.

[29] Motsch, Sebastien; Tadmor, Eitan, Heterophilious dynamics enhances consensus.  SIAM Rev. 56 (2014), no. 4, 577–621.

[30] François Feuillebois, communication personnelle.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.